Michel Taupiac, dit « François », avait 22 ans en 1914. Il était le fils d’ouvriers agricoles du Tarn – et – Garonne. Il avait l’habitude d’écrire souvent à son ami Justin Cayrou qui ne fut mobilisé qu’à la fin de l’année 1915, parce qu’il avait perdu un œil et que les conseils de révision ne le déclarèrent bon pour l’armée que lorsque les troupes commencèrent à manquer. Après la guerre, Michel Taupiac devint pêcheur sur la Garonne, mais aussi herboriste et guérisseur à ses heures. Voici l’une de ses lettres écrites à son ami.
Dimanche, 2 mai 1915.
Cher ami,
Enfin, je puis t'écrire un peu plus tranquille, maintenant que la grande bourrasque des jours derniers paraît s'éteinte. Tu as sans doute entendu parler de cette attaque furieuse du côté d'Ypres, où tous les moyens de destruction ont été employés par ces bandits. Pauvre pays, qu'en reste – t – il ? Ruiné déjà par les sanglants combats de novembre dernier. De ces villages et belles fermes qui émaillaient comme à plaisir cette riche plaine des Flandres, tout n'est que ruine et incendie, qu'un immense charnier, digne trophée de cette guerre affreuse.
Cet hiver, ce n'était qu'une mer de boue, maintenant le printemps a fait pousser une végétation folle qui essaye de couvrir d'un linceul de verdure tous ces petits monticules qui forment comme les vagues des rives boueuses de l'Yser, petite rivière au nom formidable, pierre de choc où sont venues se briser les hordes géantes du militarisme prussien. Digne sépulture de cette race. Maintenant sur ces tombes anonymes le printemps sème là des touffes d'herbe et des fleurs sauvages. Le temps fera le reste et de cette lutte de cyclopes, il ne restera qu'un peu de boue.
Je ne te parlerai pas de mon rôle dans cette guerre. Je suis le matricule n° X, une partie du maillon de cette immense chaîne. J'ai des heures de nostalgie et de dégoût. Quelquefois je me dis : « Pourvu que tu t'en sortes. » Bien souvent : « À quoi bon ! Que je meure ici en pleine force, une lueur de gloire dans les yeux, ou que je finisse plus tard bourgeoisement dans un cimetière : qu’importe, la vie n'a jamais été pour moi une chose bien douce et l'avenir me paraît bien noir. » Je ne ferai rien pour disparaître, je n'ai pas le sang d'un héros. J'ai même comme frisson quand la mort me frôle de trop près et, machinalement, je fais ce qu'on appelle son devoir. Je suis un ces millions d'anonymes qui forment l'instrument pour guerre pour forger une page sanglante de notre histoire. Cette époque sera bâtie avec beaucoup d'héroïsme, de tristesse et de lâcheté.
De tes nouvelles, ton Ami
TAUPIAC
Paroles de Poilus Lettres et carnets du front 1914-1918. p. 111